vendredi 20 avril 2018

L'Association des Amis du musée Edgar MELIK à l'honneur


Depuis plusieurs années  l'association des Amis du musée Edgar Mélik est membre de la Fédération Française des Sociétés d'Amis de Musées (16-18 rue de Cambrai, 75 019 Paris/ info@amis-musées.fr - www.amis-musées.fr).  Pour le n° 53, le sujet est la contribution des associations à l'histoire de l'art. Le bureau avait été sollicité pour décrire son travail récent, et nous sommes heureux de voir l'article publié. Tous les bénévoles qui font vivre leurs associations à travers le pays, en appui des musées, contribuent toujours, là où ils sont implantés,  au rayonnement du patrimoine et à la transmission de la richesse culturelle et historique.


Si vous avez envie de nous rejoindre  adhérez à l'association des Amis du musée Edgar Mélik, et souscrivez à l'édition de la monographie du peintre chez SOMOGY Editions d'art. 

Pour le formulaire de souscription, cliquez ici    ( quand vous êtes sur  DROPBOX, cliquer sur Enregistrement direct, et le formulaire apparaît sur votre écran prêt à être imprimé).

Le bureau



jeudi 5 avril 2018

5° cycle de conférences au musée Edgar Mélik, Cabriès

L'association des Amis du musée Edgar Mélik vous invite à son 5° cycle de conférences ;
 
Samedi 21 avril, à 17H, Olivier Arnaud : Les combats de Mélik pour la peinture moderne. Le peintre de Cabriès s’est battu pour sa conception d’une peinture totalement contraire au snobisme et au marché de l’art. Sur les murs de sa chapelle, il détourne les thèmes bibliques de l’Enfer, du Déluge et du Paradis pour défendre une “sensibilité tonique” qu’il oppose à une “sensibilité viciée”. L’enjeu de la peinture est notre rapport à la Vie, thème absolu qu’il avait célébré dès 1932 dans son grand texte philosophique, “Tournant”. La peinture devient un moyen et non une fin (esthétique ou commerciale). Mélik rejoint ainsi le combat à mort d’Antonin Artaud : “L’Art n’est pas imitation de la vie, mais la vie est imitation d’un principe transcendant avec lequel l’art nous remet en communication.
E.Mélik, Regard amoureux, collection du musée
"Samedi 28 avril, à 17H, Jean-Marc Pontier : Edgar Mélik par-delà le réel. Edgar Mélik a toujours entretenu des rapports très fluctuants avec le réel. Si ce peintre de la matière a commencé par des sujets d’inspiration réaliste, il s’est peu à peu détaché du motif pour nous proposer des œuvres issues d’un imaginaire foisonnant. C’est ce rapport paradoxal entre rêve et réalité qu’il s’agira d’interroger : comment Mélik, enfermé dans le quotidien de son château a t-il finalement résolu sa relation au réel ? Jean-Marc Pontier tentera de répondre à cette question à travers un diaporama permettant de (re)découvrir l’œuvre du Maître de Cabriès."
 
 Marcel Coen, Portrait de Mélik, 1956
 
 
Samedi 2 juin, à 17H, Causerie entre le galeriste Vincent Bercker et l’artiste François de Asis,  prélude à l’exposition de cet été entièrement consacrée à ce peintre au musée Edgar Mélik (vernissage vendredi 15 juin 2018)”
 
François de Asis

 
François de Asis, Le Barrage Zola, 1965, HST, 60 x 73 cm
 
Venez nombreux au musée Edgar Mélik pour partager   ensemble ces moments de découverte.
 
Madeleine CONTINO, Présidente

vendredi 9 mars 2018

Mélik, scènes autour de la prostitution ?



                "De l'Olympia de Manet (1865) aux Demoiselles d'Avignon de Picasso (1907), c'est à travers la représentation de ce monde de la prostitution que les artistes expérimentent de nouvelles manières de peindre jusqu'à faire ressortir "le beau dans l'horrible".", I. Pludermacher, "Prostitution et modernité", dans Splendeurs & misères. Images de la prostitution 1850-1910, catalogue Musée d'Orsay, 2016.

      Quand on se penche sur la peinture de Mélik on prend le risque de découvrir une diversité de sujets qu'on n'aurait pas imaginée lorsqu'on se limite au Portrait et au Nu (peu de paysages, pas de nature morte). L'intrigue peut commencer par le titre d'un tableau qui fonctionnera comme un aimant pour créer une série significative avec des œuvres auparavant  isolées.  Ainsi ce dessin n'est d'abord qu'un groupe de femmes où domine le jaune d'or, des chevelures rousses et une trouée de bleu et vert  entre deux façades. Dix silhouettes sont tracées au trait noir, avec des visages de profil, de face ou de trois-quarts. Au premier plan une femme corpulente, aux mains fermement appuyées sur les cuisses,  offre une vue généreuse sur sa poitrine. 

E. Mélik, Les Filles de la rue Bouterie à Marseille, c. 1932, 32 x 50 cm, HSC, non localisé
                 
Si on s'en tient à l'image, c'est une scène de rue plus ou moins revisitée par Mélik  car elle lui permet d'inventer le groupe humain compact qui sera une constante de son oeuvre. Mais le titre connu ajoute une dimension humaine insolite, une "beauté interlope" (Baudelaire). La rue Bouterie était le centre de la Fosse, quartier en bas du Panier où s'exerçait le plus vieux métier du monde. L'écrivain André Suarès, né à Marseille, en parle ainsi : " C'est une ville dans la ville, le château fort de la grosse luxure, qui roule en pente vers le port... Il y en a qui y ont pris pension, ils y mangent, ils y couchent." (voir "Le Jazz à Marseille pendant la période 1925", V. Fiole et M. Goldin, en ligne). C'est en 1863 que le préfet Maupas avait créé ce quartier réservé à la prostitution, quartier qui sera détruit en 1943.
L'approche artistique de Mélik laisse la morale loin derrière. L'image correspond assez bien à Baudelaire qui encourageait les artistes à s'emparer de "sujets modernes" liés à la grande ville, à se montrer à la hauteur   des modes de vie les plus marginaux ("les criminels et les filles entretenues").
"Sur un fond d’une lumière infernale ou sur un fond d’aurore boréale, rouge, orangé, sulfureux, rose (le rose révélant une idée d’extase dans la frivolité), quelquefois violet (couleur affectionnée des chanoinesses, braise qui s’éteint derrière un rideau d’azur), sur ces fonds magiques, imitant diversement les feux de Bengale, s’enlève l’image variée de la beauté interlope. Ici majestueuse, là légère, tantôt svelte, grêle même, tantôt cyclopéenne ; tantôt petite et pétillante, tantôt lourde et monumentale. Elle a inventé une élégance provoquante et barbare, ou bien elle vise, avec plus ou moins de bonheur, à la simplicité usitée dans un meilleur monde. Elle s’avance, glisse, danse, roule avec son poids de jupons brodés qui lui sert à la fois de piédestal et de balancier ; elle darde son regard sous son chapeau, comme un portrait dans son cadre.", dans Le peintre et la vie moderne, 1863, XII,  "Les femmes et les filles".
                Baudelaire incitait à chercher la beauté là on s'y attendait le moins, et Mélik traduit sa vision humaine en termes esthétiques de poses et de jeux de couleurs baignant dans la lumière. Ce simple dessin coloré n'est pas naturaliste. Il s'inscrit dans des codes élaborés qui se transmettaient plus ou moins inconsciemment. Ainsi le roux de toutes ces chevelures est une tradition bien établie dans l'image littéraire et picturale: "La Nana de Manet comme plus tard celle de Zola est une jeune femme rousse, couleur de cheveux fréquemment associée à la représentation  des prostituées. Ce sont souvent des modèles à la chevelure flamboyante que Degas, Lautrec, Anquetin, Vlaminck, Derain, Rops, Chabaud ou Picasso ont choisi de représenter dans des scènes de maison close.", I. Pludermacher, "Prostitution et modernité", idem.
André Derain, La femme en chemise ou Danseuse, 1906, HST,100 x 81 cm,  Copenhague

Quelques cartes postales permettent de visualiser l'ambiance de cette rue Bouterie que d'autres peintres ont représentée.

"Petites chambres modestes ouvrant à même la rue, petites fenêtres à travers lesquelles on voit un lit, un pot à eau, quelque fois une image pieuse, on ferme la porte, on tire un rideau et tout est dit.", Edmond Jaloux (1878-1949), poète né à Marseille

Alfred Lombard, 1907. Rue Bouterie à Marseille, 1907, HST, 91 X 72 cm. Collection Galerie Pentcheff. Marseille
Antoine-Marius Gianelli, La rue Bouterie sur le port de Marseille, 1930 (Lithographie, 62 x 48 cm)
    

                Est-ce qu'il existe d'autres œuvres de Mélik qui pourraient confirmer ce regard neutre et artiste de Mélik sur cette "beauté interlope" ? Ce dessin schématique et complexe  représente au moins cinq femmes, dont deux sont visiblement nues, avec au premier plan une femme corpulente. 

Edgar Mélik, Les amies, 43 x 62 cm, fusain et gouache, collection particulière

Ce groupe de femmes est d'abord une étude graphique mais le sujet évoque la tenancière d'une maison close et ses "filles", image qu'on retrouve par exemple chez Rouault sous forme de caricature acide, et surtout dans certaines études de Picasso pour Les Demoiselles d'Avignon (les prostituées de la rue d'Avignon à Barcelone). Mélik utilise un traitement géométrique pour le corps central au second plan.
            
Pablo Picasso, Eude pour Les demoiselles d'Avignon, mai 1907, 8 x 9 cm, Musée national Picasso

G. Rouault, Filles, 1905, aquarelle, pastel et crayon, 25 x 25 cm, Dijon
                  
Toujours sous la forme prédominante du dessin et des rehauts accentués, avec une dimension caricaturale pour les trois femmes  en robes et coiffe ou chapeau, Mélik nous donne à voir une conversation animée. Le titre d'origine, Discours de ces dames , nous met sur la piste d'un sujet évocateur d'une tradition artistique pour une scène de mœurs bien réelle.

Edgar Mélik, Discours de ces dames, HSC, 23 x 37 cm, collection particulière

"La vie de château? - Pas du tout mais, tout simplement, dans les rues ombrageuses et fraîches du Quartier réservé, les gaies causeries de nos belles Marseillaises avant le coup de feu. Le Quartier "Réservé", Rue Bouterie, 1924" (photo publiée dans Mediterranean Crossroads: Marseille and Modern Architecture Paperback, 2011  de Sheila Crane)


Derain, Les Filles, 1905-1906, aquarelle, encre de Chine, Centre Pompidou

Un quatrième tableau de Mélik s'inscrit logiquement dans cette série. Un portrait de femme représentée de profil , avec sa chevelure affectée, son sourcil au trait noir et ses lèvres épaissies de rouge, rappelle  assez directement les codes esthétiques de la belle prostituée. Une autre dimension est parfaitement connotée, l'allure antique d'un buste, avec sa teinte de marbre.

E. Mélik, Profil à l'antique, collection particulière

    "Certaines prostituées de rue se fardent à outrance pour mieux faire ressortir  leur état et leurs traits dans l'obscurité. Zola évoque les "visages blanchis des prostituées, tachés du rouge des lèvres et du noir des paupières, prenant dans l'ombre, le charme troublant d'un orient de bazar à treize sous, lâché au plein air de la rue"." I. Pludermacher, "Prostitution et modernité", idem.

L'historienne Isolde Pludermacher  explique que le "monde de la prostitution" s'est constituée en sujet de peinture et des "beaux-arts" (et plus seulement de caricature) par le biais détourné du cadre fantasmé de l'Orient ou de l'Antiquité gréco-romaine. Mélik n'aurait pas renié la disponibilité du regard de Baudelaire, sans partager forcément son mépris  : "Parfois elles trouvent, sans les chercher, des poses d’une audace et d’une noblesse qui enchanteraient le statuaire le plus délicat, si le statuaire moderne avait le courage et l’esprit de ramasser la noblesse partout, même dans la fange ... N’oublions pas qu’en dehors de la beauté naturelle, et même de l’artificielle, il y a dans tous les êtres un idiotisme de métier, une caractéristique qui peut se traduire physiquement en laideur, mais aussi en une sorte de beauté professionnelle.", Le peintre de la vie moderne, XII, Les femmes et les filles.

Kupka, La Môme à Gallien, 1910, HST, Prague, Narodni Galerie

Une autre œuvre de Mélik, un dessin très coloré où deux femmes nues dansent sur une scène évoque directement le Paris de la nuit, ou Marseille et ses cabarets. La femme à l'élégant petit chapeau noir fume  pendant que la rousse aux seins nus gesticule avec frénésie. 

E. Mélik, Scène de cabaret, Fusain rehaussé de peinture à l’huile, 46 x 29 cm, collection particulière


Quels lieux Mélik a-t-il pu fréquenter dans sa jeunesse parisienne, avant 1932 ? Avez-t-il l'indifférence hautaine d'André Breton  ou la curiosité des jeunes surréalistes qui fréquentèrent tous les cabarets de Montmartre et Montparnasse?
"Il y a tant de lumières dans les rues que souvent on se croirait au théâtre... Mais poussez la porte de ces lieux enchantés d'où s'élèvent les rumeurs de la musique et du plaisir, et c'est alors que vous verrez grouiller le peuple à demi nu des filles, le peuple ardent des corps vendus aux baisers de la nuit... Tout est sourire, danse, et ni l'amour ni l'irrésistible perversité ne montrent ici leurs traits à la lueur du champagne... Ainsi, à l'entour des boites de nuit, se fait des infiltrations de la ville par un immense corps irrégulier qui ne vit que de la sensualité humaine, des yeux, des oreilles et du sexe d'autrui, et qui tient à la fois par la combinaison étrange du légendaire Montparnasse des artistes, des quartiers interdits des villes maritimes, et de toutes les cours de miracles du passé. Les joueurs d'instruments bizarres, les danseuses au numéro, leurs amis, jusqu'à leurs familles, quelques ivrognes que l'habitude enfin, et la boisson, joignent à cette population parfois incroyablement bourgeoise et parfois plus romantiques et folle qu'on ne peut l'imaginer, s'agglomèrent au hasard des rencontres, et bien plus à celui des nationalités.", Louis Aragon (témoignage écrit en 1927 pour son mécène Jacques Doucet, publié à titre posthume dans Défense de l'infini, Gallimard, 1997).

La sixième œuvre qui s'inscrit dans cette série est un format  vertical où se confrontent deux femmes, l' une nue et vue de dos,  l'autre habillée et de profil. Scène furtive de séduction entre deux jeunes femmes aperçues dans la rue ?

Edgar Mélik, Séduction, c. 1930, collection particulière
Coco Chanel , pantalon large, tenue unisexe, 1930

La femme de profil est habillée de manière élégante, avec sa silhouette mince qui dénote le style Années folles quand triomphait l'individualisme en littérature (Proust, André Gide) comme dans la mode (voir photo Coco Chanel). Mélik utilise la technique du croquis et du brossage coloré pour créer une scène prise sur le vif, ce qui n'empêche pas  nombre de détails prouvant le raffinement du travail pictural (main dans la poche, chaussure jaune à talon, pantalon fendu à la cheville, etc.).

Edgar Mélik, Séduction (Détails)
Jan Sluijters, Femmes qui s'embrassent, 1906,HST, 92 x 62 cm, Amsterdam, Van Gogh Museum
  
Balthus, Le Rêve (1955-56), 132 x 163 cm
                               
                                                   
Environ 20 ans plus tard, dans un tableau inspiré des poème saphiques de Baudelaire, Mélik n'hésitera pas à  traiter par la peinture la nudité sexuelle de deux femmes (voir Mélik lecteur de Baudelaire, ... disciple de Courbet ?).
E. Mélik, L'Amour, 75 x 46 cm, collection particulière

La confrontation du nu et de l'habillée peut renvoyer à la séduction entre femmes mais aussi au regard érotique de l'homme. Tel semble être le cas avec un des tableaux les plus somptueux de Mélik, où la richesse des couleurs égale la complexité de la composition. Au premier plan, une femme au visage-masque ramène ses bras dans son dos, se donnant une forme ailée (la sphinge du mythe qui interroge Oedipe ?). A droite, une femme nue, au sexe irradiant le rouge, tourne sa tête renversée vers le spectateur. Tout rappelle le luxe, le calme et la volupté (grand chapeau au sol, collier de perle, bouteille bleue absinthe, etc.).
E. Mélik, Vision féérique, 119 x 84 cm, c. 1942, collection particulière (crédit photo : Thierry Longefait)

                   
Un détail clairement érotique a été ajouté par Mélik : les lèvres rouge pur de la femme nue ont été modelées en relief, directement au tube de couleur. Quant au visage de la femme mythique, entre sa coiffe hiératique et son cou en piédestal,  il semble se détacher du tableau comme un masque irréel. Effet d'éclairage d'une soirée luxueuse ou d'un fantasme ?









"La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce de devoir en s’appliquant à paraître magique et surnaturelle ; il faut qu’elle étonne, qu’elle charme ; idole, elle doit se dorer pour être adorée. ", Baudelaire, "Eloge du maquillage", Le Peintre de la vie moderne.
Mélik s'inscrit ainsi dans une représentation de la séduction où le maquillage, l'éclairage et le luxe contribuent à cette fusion du rêve et de la réalité voulue par André Breton dès 1924 (premier Manifeste du surréalisme).
"C'est une lumière très crue, aux accents verts, qui éclaire de bas en haut, à la manière des feux de la rampe, le visage fardé et blême de la chanteuse May Milton peint par Toulouse-Lautrec... La scène se situe en intérieur, au Moulin Rouge où l'on devine les globes des luminaires qui se reflètent dans les glaces fixées aux murs." , I. Pludermacher, "Prostitution et modernité", dans Splendeurs & misères. Images de la prostitution 1850-1910, catalogue Musée d'Orsay, 2016. 
Toulouse-Lautrec, Au Moulin Rouge, 1892-1895, HST, 125x141cm, Chicago
                     
                                                                             
                Finalement ces huit représentations de Mélik, dont certaines pourraient sembler bien modestes, dessinent un sujet inaperçu à la "beauté interlope", pour une petite enquête ethnographique dans notre passé. Ces scènes de mœurs éclairent la personnalité humaine et artistique de Mélik autour des années trente, où se mêlent subtilement mœurs et mode. L'observation psychologique est aussi nuancée que la manière esthétique de rendre compte de la vie de ces femmes de la rue à Marseille. Mélik a été fasciné par un autre type de femmes, les lavandières, qu'il a souvent représentées autour de leur lavoir à Marseille, voire à Cabriès. Pour ce jeune Parisien quittant définitivement les beaux quartiers en 1932 cette humanité laborieuse a été une révélation où les femmes, souvent jeunes et belles, expriment leur noblesse pour l'observateur artiste fidèle aux vœux de Baudelaire.

                                                                                            O. Arnaud


mercredi 7 février 2018

Les peintres d'Edgar Mélik

"On peut admirer et ne pas être influencé. Je dirais presque qu'à l'inverse, on peut aussi ne pas admirer et être influencé. C'est un paradoxe qui me rappelle ce mot de Picasso : je lui demandais s'il était vrai qu'il faisait chaque matin le tour des Galeries, gardant l'après-midi et la nuit pour son travail; Picasso me répondit : "Oui, je fais le tour des galeries. Je trouve toujours quelque chose à apprendre chez les autres, même quand c'est mauvais." Pour oser parler ainsi, il fallait vraiment n'avoir peur de personne. Les autres peintres disent : j'ai pris à un tel et à un tel, parce que c'est un merveilleux coloriste, etc... Picasso, non : il était une sorte de grand chef de guerre, un condottiere exactement.", André Masson, Vagabond du surréalisme, 1975, p. 25.

Comment un peintre regarde-t-il les autres peintres ? Comment réagit sa sensibilité ? Mélik a connu, rejeté et croisé de nombreux peintres et nous allons comprendre qu'il était très informé de la vie de la peinture de son temps.


I)  Le milieu professionnel  des peintres (Paris 1925-1932)

          Mélik n'est pas un peintre autodidacte. Il s'est formé au contact de la culture brillante de Paris. Il a fréquenté les Académies libres à Paris. On s'y inscrivait au mois pour s'exercer librement sous le regard d'un "correcteur" qui était souvent le peintre fondateur de l'atelier. En 1929 il passe à l'académie André Lhote (1885-1962) où il trouve" l'idée technique essentielle". 
André Lhote Nu assis, 1948

Puis l'académie scandinave où il rencontre les peintres Charles Dufresne (1876-1938), Léopold-Lévy (1882-1966) et Othon Friesz (1879-1949).
Charles Dufresne, Campement arabe














 Léopold-Lévy, Nature morte, 1928













Othon Friesz, Figures et paysage, 1908 





















Enfin à l'académie Ranson, il croise les peintres Roger Bissière (1886-1964) et Amédée de la Patellière (1890-1932). Il a bien sûr refusé de s'inscrire aux Beaux-Arts de Paris, temple de l'académisme.

 Roger Bissière, Figure, 1936


Amédée de La Patellière, L'Atelier à Machery, 1926

















A ses yeux, Montparnasse, l'Ecole de Paris, c'est "le cerveau du monde". Il découvre toute la richesse de la peinture moderne avec les expositions dans les galeries parisiennes, notamment la Galerie surréaliste ouverte en 1926. Il passe beaucoup de temps à la librairie des Amis des Livres, rue de l'Odéon, où il découvre toute la littérature actuelle et les tableaux des amis d'Adrienne Monnier (1892-1955). 

II) Les peintres fondateurs de la modernité.

               Pour Mélik les peintres qui comptaient à ses yeux sont ceux qui ont créé la modernité. Il y a d'abord le courant du fauvisme avec "le grand Derain" (1880-1954), Maurice de Vlaminck (1876-1958) et Henri Matisse (1859-1954). Entre 1900 et 1914, c'est la génération qui libère la couleur.
Ensuite, il y a le cubisme et Picasso. La relation de Mélik à Picasso (1881-1973) est complexe et elle a bien sûr évolué avec le temps sur près de 40 ans. D'une génération plus jeune, Mélik n'a pu qu'admirer l'apport immense de Picasso qui, à lui seul, a libéré la peinture de l'imitation. "Picasso aura été le grand mais le dernier peintre d'une époque. Laquelle époque est de toute importance. Une autre est en train de se former. Celle-là aussi, de toute importance. Il se sera battu avec le réel comme nul ne l'avait fait. Il a trouvé un sens à suivre. Maintenant il s'agira d'entrer essentiellement au travers du réel dans une spiritualité 'plastique". (1937).
"Picasso m'a longtemps donné une vive exaltation et m'a incité au travail : mais c'est de l'histoire ancienne." (1959). Ensuite il reconnaît qu'il a lutté contre l'influence de Picasso, dont la notoriété bruyante  bloque les nouvelles possibilités de la peinture. Il faut dire que la nouveauté de Picasso date des années héroïques du cubisme (Braque, Léger, Gris, Picasso), soit 1908-1914.
A son ami le peintre André Verdet (1913-2004) il demandait des nouvelles de Picasso "Edgar Mélik portait haut dans son coeur deux peintres favoris : Vincent Van Gogh et Pablo Picasso. Pour ce dernier sa ferveur était d'autant plus grande qu'elle était comme cachée. Il ne s'ouvrait qu'à très peu d'amis. Mais me sachant proche de l'artiste espagnol, il ne manquait pas lors de nos rencontres à Cabriès ou à Grasse chez Consuelo de Saint-Exupéry, de sa voix rauque et grondante de me questionner : " Comment va le sorcier!" (Témoignage d'André Verdet, Exposition de céramiques de Picasso, Château de Cabriès, 1988).
André Verdet, Exposition avec Edgar Mélik au IX° Salon de Noël, Bollène (photo, Le Dauphiné libéré, 15 décembre 1962).

Consuelo de saint Exupéry, Manhattan, HST, 1953
            Devant ses propres fresques sur les murs de son vieux château : "J'ai créé un océan dans lequel je nage. Alors que Chagall et Picasso ont créé des mares aux canards", dit-il de façon péremptoire, mais avec un goût de l'humour que l'on retrouvera dans son oeuvre", Bernard Baissat, "Edgar Mélik", dans la revue franco-italienne La Sonda, février 1967. 

III) Les peintres contemporains

          Comme l'indique le titre du livre de Hubert Juin, Edgar Mélik ou la peinture à la pointe du temps (1953), Mélik a su rester attentif à ce qui se faisait d'intéressant à ses yeux dans la peinture après la Seconde Guerre mondiale. Il passe les années 1941-1944 à Paris, et fréquente les galeries parisiennes.
Est-ce qu'il y a des peintres dits "surréalistes" que Mélik admirait, ou même connut ?  Le cas de Victor Brauner est à peu près certain. Il l'aurait connu à Paris, vers 1938, et il a réalisé son portrait à l'oeil gauche de verre.
Edgar Mélik, Portrait de Victor Brauner, collection particulière

Il existe un portrait aux moustaches démesurées, ce serait Dali. Mélik avait conservé une coupure de presse (Paris-presse, 9 juillet 1947) sur l'exposition internationale du surréalisme qui s'est tenue à Paris, galerie Maeght, en juillet 1947. 
André Breton devant la sculpture L'Homme (photo article de presse de René Barotte)
Victor Brauner, Sculpture, avec Exposition surréaliste de Joan Miro (photo article de presse de René Barotte)
Le même été, de retour de Paris, il s'arrête à Avignon pour voir la grande exposition de peintures et sculptures modernes organisée dans le Palais des Papes (17 juin/30 septembre). Tous les artistes actuels sont présents, et Mélik écrit à ses parents son enthousiasme pour Paul Klee (1879-1940) et Picasso.

Exposition au Palais des Papes, été 1947, Mur de Picasso (photo catalogue)
Exposition au Palis des Papes, été 1947, Mur de Paul Klee

Il rencontre vers 1945 Francis Picabia (1879-1953), le héros des avant-gardes dadaïste et surréaliste!
A un article paru dans la revue Cahiers du Sud sur son exposition à Marseille qui comparait son oeuvre à celle Georges Rouault (1871-1958) Mélik oppose son démenti : "Il n'y a aucun lien d'ordre spirituel, aucun lien d'ordre technique entre Rouault et ma peinture, sauf peut-être dans une apparence tout extérieure - coloris - et dans une commune compréhension du Greco... Pourquoi se fait-il que l'on ne me compare jamais à Paul Klee, à Picabia, à Roger de la Fresnaye ? Cela serait plus près que Rouault, c'est sûr, de mon esprit et de mes réalisations actuelles. " (Lettre de Paris à Jean Ballard, 1945).
Il faut une mention spéciale pour Pierre Bonnard (1867-1947) que Mélik estime grandement. En 1967 il reconnait qu'il aime beaucoup le travail de Pierre Soulages (né en 1919), peintre de l'abstraction lyrique. Il ajoute Alfred Manessier (1911-1993), qui appartient aussi à cette école. Il est vrai que Mélik a pratiqué quelques années l'abstraction (1945-1948). Il lui tourne le dos mais reste très sensible aux peintres qui creusent cette voie. "Certains peintres abstraits me donnent l'impression d'avoir su fabriquer des instruments de musique parfaits mais de ne pas savoir en jouer." (manuscrit, archives musée Mélik).
Pierre Soulages, Peinture, 1953



Alfred Manessier, Composition, 1945
















Une photo de Mélik et du peintre de l'abstraction Engel Pak (1885-1965) les montre sur le cours Mirabeau. Ils se voyait régulièrement au pavillon de chasse du Roi René, sur la route de Gardanne, qui était son atelier depuis 1954.

 Engel Pak et Edgar Mélik sur le cours Mirabeau



















Il n'était pas insensible au dessin de Le Corbusier (1887-1965) puisqu'il possédait la reproduction d'un carton de tapisserie (Palais des Papes, Avignon, 1949). Dans les années 60 il écoute à la radio le peintre Georges Mathieu (1921-2012) qu'il trouve épatant (témoignage de J. Stamboulian).
Il est ami de Gabriel Laurin (1901-1973, groupe de Bibémus), de Max Papart, de Walter Fripo, et surtout de Louis Pons.
Gabriel Laurin, Pêcheurs, 1929
Mélik refusera toujours,  selon ses propres termes,  "l'immobilisme en peinture" (1961). En 1965 il approuve explicitement le mot d'ordre d'Apollinaire, le poète de sa jeunesse,  aux peintres : "Renouvelle-toi sans cesse."  C'est une allusion au poète qui avait publié en 1913 un manifeste favorable au futurisme "A BAS LE PASSEISME,  ce moteur à toutes tendances impressionnisme, fauvisme, cubisme, expressionnisme, pathétisme, dramatisme, orphisme, paroxysme, dynamisme plastique, mots en liberté, invention de mots.")

E. Mélik, Visage, collection particulière (Exposition Bordeaux, 1975)
            Mélik n'était pas indifférent à la peinture ancienne qu'il admirera en 1934 à Florence, mais son projet pictural était lié aux avant-gardes. A la question de savoir quels peintres du passé il admirait il répondra : "Moi, grâce surtout à mes racines antérieures millénaires."
La sensibilité de Mélik se révèle finalement très ouverte et très riche, même s'il reconnaît que c'est le passé de la musique qui l'exalte le plus : "j'ai peut-être une certaine parenté avec les musiciens du passé, Beethoven, Moussorgski, Ravel, ..." (1967). 
                                                                                          

                                                                                             O. Arnaud