samedi 5 octobre 2019

Exposition-vente du peintre Edgar Mélik, galerie Vincent Bercker, Aix-en-Provence

Après la très belle exposition de toiles et dessins du peintre aixois Gabriel Laurin (1902-1973), la galerie Vincent Bercker propose une exposition de 12 productions d'Edgar Mélik (1904-1976).
La transition est toute trouvée dans la mesure où ces deux artistes se sont connus à Aix, puisque Mélik, né à Paris, s'installera en voisin dans le vieux château de Cabriès dès 1934. Gabriel Laurin animait alors, entre les deux guerres, un mouvement de jeunes peintres, le Groupe de Bibémus.

De gauche à droite : Roger Decome, André Marchant, Gilbert Rigaud et Gabriel Laurin
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Que le jeune homme Edgar Mélik, "descendu" de Paris, ait cherché à connaître ces jeunes peintres aixois est attesté par une histoire rocambolesque  autour d'un rendez-vous, histoire  racontée par le critique d'art, Charles Brémond : " Dans les années 50, Decome et Laurin avaient prié Mélik à déjeuner aux Deux Garçons à Aix. Mélik arriva à 15 heures. Nos amis en étaient au dessert. Mélik fit le repas à l'envers...Il était parti de Cabriès à midi (15 km d'Aix) mais à pied." (voir blog : Roger Decome, artiste peintre de la Provence).

Gabriel Laurin aura une activité de Résistant pendant le Deuxième Guerre mondiale, quand Edgar Mélik, d'abord mobilisé, passera le reste de la guerre surtout à Paris. Mélik racontait lui-même l'échange suivant qui reflète la tragédie de l'époque et la persistance de leur amitié d'artistes: "Nous étions Laurin et moi deux grands marcheurs... Après la Libération nous nous trouvions un après-midi à Beaurecueil à faire des études de plans de Sainte-Victoire.. Pour Laurin, le coeur n'y était pas... Au bout d'un moment, il posa ses fusains et me dit : "J'étais très occupé tout ce temps, je n'ai pas peint, j'ai fait 48 natures-mortes. On te connaissait, tu sais, et si tu avais fait quelque chose de vilain, tu aurais fait ma 49° nature-morte." (Charles Brémond, Le Courrier d'Aix, 22 avril 1976).
La peinture de Mélik  fait très peu de place au paysage comme tel, à la différence de celle de Gabriel Laurin, et pourtant on doit les imaginer tous les deux dans la campagne aixoise en train de faire des croquis de la Sainte-Victoire.!
Il se trouve qu'un des tableaux exposé le mois dernier à la galerie Vincent Bercker fait de la Sainte-Victoire un décor pour la danse de quatre nus. 


 Or, chez Mélik un dessin rehaussé de couleur aborde le même thème, mais d'une façon très différente. A droite on discerne la structure complexe des plis de la Sainte-Victoire alors que le premier plan est occupé par deux nus aux attitudes nonchalantes. Ces oeuvres expriment bien l'univers onirique des deux peintres, leurs différences techniques et une coïncidence rare de thème qui correspond à leur promenade studieuse dans le Pays d'Aix juste après la Libération.

On peut parler de "production" au sujet des oeuvres de Mélik exposées par Vincent Bercker. En effet, Mélik se plaisait à peindre sur tous les supports, et à intégrer la forme et la matérialité du support au sujet même de l'image. Dans certains cas, c'est la surface "cloutée"d'une plaque de fibrociment qui est laissée visible  dans les zones de "chair" d'un personnage. 
Chez Vincent Bercker on découvre un bloc de bois (la chute d'un madrier) qui devient le support d'un visage féminin tout en longueur ou une maison avec ses deux pentes de tuiles oranges, comme on voudra.


 Edgar Mélik, Figure féminine, HSB, 38x 22 cm, c. 1970
Il y a aussi une série unique de quatre carreaux de ciment (40 x 40 cm),  matériau brut récupéré d'un chantier  ou réalisé à la demande de Mélik, où des figures humaines ou animales  créent des scènes irréelles, libération totale de la technique vers un monde de l'enfance. Un homme à la tête incliné danse près d'un animal, trois personnages échangent, et une "déesse" massive, sortie tout droit d'une caverne préhistorique, assiste à la danse de quatre petits personnages




On fait un bond en arrière dans le temps avec une gouache et fusain sur carton qui  s'apparente à toutes les oeuvres de la période de Marseille où dominent les ocres. Cinq femmes retracent, au sens propre, les étapes de la technique. Celle du fond, n'est qu'une ombre au fusain, quand celle de gauche arbore une longue robe blanche dont les reflets jaunes et rouge dessinent clairement le corps. Au premier plan, la troisième est assise, le bras solidement ramenés sur sa jupe. La plus élégante, par sa robe circulaire et sa pose, est à droite. Enfin, la cinquième présente son beau profil. Elles sont toutes individualisées, et globalement en devenir. Chacune a sa coupe de cheveux. Dernière un monument à arcades, un homme les observe. Il faut imaginer Mélik à Marseille, entre 1932 et 1934 (et ensuite, quand il y retourne pour ses croquis ou pour assister aux représentations du Rideau gris, troupe de jeunes acteurs fondés par Louis Ducreux et André Roussin, ses amis). il y peint de splendides groupes de femmes au lavoir ou des ouvriers sur un chantier, etc.
Edgar Mélik, Groupe de femmes épiées, c. 1934, 33 x 41 cm.

Une des oeuvres les plus surprenantes est une tête abstraite, mi-homme, mi-animal où Mélik a laissé visibles  toutes les traces  de déconstruction (ratures, taches, griffonnages, salissures) que Georges Bataille et Michel Leiris célébrèrent dans les peintures de Joan Miro des années 1920 et 1930, le retour de l'archaïque (" Je veux détruire, détruire tout ce qui existe en peinture », ou "La peinture est en décadence depuis la préhistoire").   Mélik recherche le geste enfantin qui agresse la peinture et sa perfection technique pour restaurer un monde primordial où les êtres seraient méconnaissables. Remarquez la signature noire qui lacère  le bord du visage. Cet être étrange nous regarde avec ses yeux noirs, et sa douceur enfantine nous interroge sur la norme de l'esthétique.

Edgar Mélik, Tête abstraite, c. 1947, HSC, 24 x 16 cm

Une autre découverte donnée par cette exposition tient dans trois grandes toiles où la composition abstraite sert à absorber le visible, trop visuel. On peut penser à Paul Klee que Mélik avait admiré dans la grande exposition de 1947, au Palais des papes d'Avignon. "L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible" (1925).  Mélik s'inscrit à sa manière dans le grand débat de la peinture moderne, entre figuration et abstraction. C'est par un équilibre entre le fond et la forme que la figure humaine émerge reconnaissable et défigurée. La peinture est un défi qui nous menace, un jeu savant qui nous impose le deuil  du visible.  
Dans ce portrait la figure humaine est encore repérable, elle est soumise à un processus d'absorption par le sol, et le fond bleu- un ciel est devenu une scène où se détache un cheval enfantin et son cavalier.
Edgar Mélik, Portrait d'homme, c. 1955, HST, 81 x 100 cm


La plus grande toile de l'exposition est un exemple exceptionnel d'une composition abstraite qui nous renvoie des figures à peine discernables sur un fond merveilleusement bleu. Mélik reconnaissait qu'il avait traversé une courte période abstraite de quelques années, juste après la guerre. Et en 1950, il présentait, à la galerie Da Silva de Marseille "30 peintures réalistes inobjectives".
Edgar Mélik, Le labyrinthe, c.1950, HST, 130x97 cm
Comme c'est le cas de compositions abstraites de Paul Klee, Mélik a peint un cadre à l'intérieur du cadre. Sur trois côtés, lignes et signes abstraits dessinent des contours délimitant un grand espace pour un labyrinthe de formes irréelles et de formes vivantes. Une sorte de danse complexe et paisible qui absorbe le regard. On reconnait un petit cheval qui sautille sur ses pattes, tout droit sorti d'un rêve d'enfant. Un personnage bien campé sur ses jambes, un corps de face quand sa tête est de profil (l’Égypte de Gauguin). Enfin, une forme humaine désarticulée avec ses longs bras osseux, et sa tête déboitée. Avec ce signe, Mélik signifie bien que les formes abstraites peuvent être aussi belles que les formes vivantes, puisque ce "squelette" fait coïncider le mort et le vif. La forme reconnaissable qui retourne à l'informe par le stade de la forme désarticulée.  Mélik nous livre une composition abstraite en forme de "memento mori".
Corps désarticulé (Détail)



La dernière grande toile est remarquable, à plus d'un titre, d'abord invisible. Au dos de la toile, dans les rectangles délimités par le châssis, Mélik a écrit le titre de sa toile : "Femme inconsciente de sa maturité". Paradoxe qui est un bon indice de l'esprit de ce peintre qui aimait s'exprimer par des aphorismes. Comme William Blake et Nietzsche, écrivains-philosophes qu'il lisait depuis sa jeunesse parisienne (en 1943, il déclarait fièrement : "Je côtoie le surréalisme, mais je reste nietzschéen."), Mélik pensait qu'on ne pouvait approcher la vérité des choses que par des énigmes. Les "déformations" de sa peinture ne sont ni une fantaisie gratuite, ni un système formel (le cubisme) mais des signes à chaque fois différents qu'il faut déchiffrer,
Edgar Mélik, Femme inconsciente de sa maturité, c. 1965, HST, 100 x 81 cm

D'immenses mains aux doigts fusionnés forment un premier plan, geste énigmatique qu'on retrouve dans d'autres grandes toiles. Mélik a forcément réfléchi à l'éloquence du geste puisqu'il varie d'un portrait à l'autre (on peut parler d'un maniérisme des mains qu'il reste à étudier).
 Le visage n'est pas déformé mais elle nous regarde de trois-quarts. Les yeux, comme souvent chez Mélik, s'ouvrent de manière différente, une fente bleue ou une tache au fond d'une arcade. Le rose pur, couleur rare chez Mélik, illumine les lèvres puis se répète en taches et ombres. Ses cheveux rouges tombent en tresse. Pour l'équilibre de l'ensemble, de l'autre côté du visage Mélik a peint une forme étrange qui se perd dans le fond. La toile irradie de lumière et d'or. Caractère primordial de la matière picturale de Mélik qui atteint ici son intensité maximale. Le journaliste E.F. Xau parlait dans Le Provençal, en 1961 : "de l'extraordinaire puissance d'irradiation de cette peinture. Tandis que chez la quasi totalité des peintres - Ingres, pour ne citer que lui - la lumière arrive de l'extérieur sur la toile et s'y plaque, chez Mélik c'est de l'intérieur du tableau qu'elle émane. Ces bleus sont autant d'ouvertures sur un ciel intérieur, et ces jaunes phosphorescents comme autant d'aurores triomphantes transparaissent au travers de la toile." (Archives du château-musée de Cabriès).

             D'autres oeuvres de Mélik vous attendent dans la galerie de Vincent Bercker jusqu'au 26 octobre. Grâce à cet événement Mélik est de retour à Aix-en-Provence, ville où il exposa cinq fois de son vivant (2 fois aux Amis des Arts grâce à Monsieur Nicollas, 2 fois chez ses amis, M. et Mme Rollin, Galerie Sources, et en 1970, "Galerie d'Aix", rue Tournefort). D'autres oeuvres, dont cette série de 1959 d'hommage à  Van Gogh, restent à retrouver, à redécouvrir.  Van Gogh, le peintre admiré, que Léo Marchutz exposa la même année à Aix-en-Provence.




                                          Olivier ARNAUD, secrétaire des Amis du musée Edgar Mélik, Cabriès.

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